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Je quitte Lhassa avec tristesse, laissant dans ces vallées une partie de mon coeur. J'y retrouve néanmoins mon frère d'expédition, mon ami de toujours, Sylvain Tesson, qui entreprend depuis plusieurs mois une traversée Nord-Sud depuis la Sibérie jusqu'au golfe du Bengale sur les traces des évades du goulag. Il se rend également à Calcutta. Nos chemins se croisent et nous décidons de faire route ensemble jusqu'à Darjeeling en Inde. Le temps presse, je suis recherchée par la police: le PSB de Lhassa. Mes petits écarts de conduite sur la route interdite du Brahmapoutre et les photos du Dalai Lama que je transporte font de moi " l'ennemi numéro un " de l'armée populaire de Chine. Il me faut partir avant que la situation ne dégénère.
L'hiver est là, glaçant. Nous décidons d'acheter des vélos pour favoriser notre fuite et gagner au plus vite la frontière sikkimaise. Si je suis arrêtée une nouvelle fois, ce sera l'expulsion. Chaque matin, nous sentons une rafale qui annonce le pire : un vent affreux, constant, que nous supportons depuis quatre jours. Nous avançons, perdus dans nos pensées solitaires, laissant la poussière nous pénétrer jusqu'au tréfonds. Il faut parfois attendre, la tête baissée, que la rafale passe. Des vents de face d'une force inouïe nous arrêtent net dans notre course. Nous passons plus de temps à pousser nos vélos qu'à les chevaucher, les mains fixées au guidon, les roues enfonçant à moitié dans le lœss. La nuit, notre bivouac qui fait office de tente se transforme en une caverne de glace. Au matin, nous sommes prisonniers de nos duvets craquelant de gel. Les pieds et les mains anesthésiés, nous pleurons de douleur pour reprendre la route. Les kilomètres défilent sous nos roues à travers les déserts des hauts plateaux. Seuls les sommets immaculés tranchent par leur pureté sur la terre brûlée.
Nous gagnons la ville de Gyantse. Sa forteresse est impressionnante. A ses pieds, son monastère est d'or et de carmin. En 1904, le Tibet est envahi lors de la première expédition britannique, conduite par le colonel Francis Younghusband. Il rentre de force dans Gyantse avant d'envoyer ses troupes à Lhassa. Plus de 700 morts côté tibétain pour seulement trois dans le camp opposé. Aujourd'hui, une stèle est levée à la mémoire de la dernière garde tibétaine qui, au lieu de se rendre, a préféré sauter de la falaise sur laquelle le fort est perché. La garde saute, mais ne se rend pas. Dans le dzong, la nuit nous surprend. Nous sommes enfermés à notre tour. Pas d'autre issue que de désescalader le mur croulant du parapet, à l'endroit même où les Tibétains ont sauté. Nous nous rétablissons sur une vire et gagnons la colline.
Nous hésitons sur la route à choisir : celle du Népal par le col des réfugiés tibétains, la Nangpala, à plus de 5800 m, ou celle du Sikkim, conforme aux voyages d'Alexandra David Neel et de Slavomir Rawicz et de tous les commerçants, des explorateurs et du 14e Dalai-Lama. Mais la Chine a fermé ses frontières depuis des années et nous savons qu'en empruntant cette dernière nous nous ferons refouler. Malgré tout, nous nous entêtons et nous enfonçons vers le Sikkim, passant les check posts, la tête dans les épaules. Un premier, un deuxième cède sous nos roues. La frontière n'est plus qu'à 20 km mais nous sommes arrêtés. Pas d'autre choix que de regagner la frontière côté Sikkim. Un détour de 2500 km pour 20 km de frontière infranchissable. Nous pourrions traverser les cols de nuit, mais ce serait la prison sans sommation côté indien. L'ancien petit royaume est totalement militarisé et miné. Nous reprenons notre marche côté Sikkim après 4 jours d'une grande boucle.
Mi-septembre, le froid est saisissant. Nous passons plusieurs cols, enfoncés dans la neige jusqu'à mi-cuisse avant de retrouver les collines, la jungle et la chaleur. En arrivant de l'est vers le Sikkim, les Bouthanais nommèrent cette vallée, inondée de soleil et de mousson, " la vallée cachée du riz ". Comme elle devait être belle et sauvage cette vallée d'avant les hommes ! Dans notre marche, nous passons sur le plateau de Lachen au pied de la grotte où Alexandra est restée trois ans de sa vie à étudier les textes sacrés en ermite. Aujourd'hui l'accès de la grotte est interdit et fermé par une porte et des cadenas. Quelques businessmen avisés nous confient leur projet de tours opérateurs " ADN " et une visite guidée de ce lieu... En chemin, dans la jungle et les terrasses odorantes, nous sommes accueillis par des familles de sherpas, de lepchas ; nous marchons d'un même élan avec des saddhus, maculés de poussière, cheveux et barbe emmêlés, vêtus d'une minuscule tunique safran. Adeptes de Shiva, ils arborent le symbole du trident sur le front. Le regard illuminé, ils déposent en priant quelques fleurs dans nos cheveux et d'un doigt colore notre front de poudre carmin. Ils traversent le pays depuis plus de 20 ans en poursuivant leur quête spirituelle.
Nous montons et descendons, cumulant des dénivelés incessants à travers les cascades, les orchidées sauvages, les chemins de pierre ancestraux. Le Kanchenjuga, troisième plus haut 8000 m d'Himalaya, nous dévoile ses splendeurs par des fenêtres de nuages. Il domine la vallée et marque la frontière de la chaîne himalayenne de sa barrière monstrueuse jusqu'aux premières plantations de thé qui annoncent la grande plaine indienne. A Darjeeling, je quitte Sylvain, rejoint par ses amis photographes et réalisateurs. Et je reprends la route seule.
L'Inde. Me voici à la dernière étape de ce voyage dans cet immense pays de plus de 800 millions d'âmes. Pas un seul chemin sauvage. Loin est le temps de mes marches solitaires sur le toit du monde. Pour parcourir la plaine du Bengale, de la manière la plus proche des hommes, je décide de suivre les rails des chemins de fer. Plus de 700 km sur les Indians Railways, dans la fumée noire des locomotives à vapeur, le jaune fluorescent des champs de colza, la multitude des visages. Destination ? Calcutta. Cette immense mégapole, cauchemar permanent, qui est chaque jour la destination de millions d'Indiens venus de partout. Paysans pauvres des campagnes féodales, pèlerins revenus de Bénarès, commerçants du Rajasthan. Tous prennent le train et voient défiler leur pays au fil des heures et des stations. Que voient-ils? Que pensent-ils? Qu'espèrent-ils ? Je tente, à ma manière, de suivre leurs rêves et leurs attentes. De Darjeeling à Calcutta, je sillonne les rails de l'espoir. Je rencontre chaque jour des centaines d'Indiens, aux prises avec leur destin mystérieux et solitaire. Ce sont souvent des attroupements de 200 personnes agglutinées autour de moi, dès que je pose mon sac. Ils m'observent. Aucune animosité, aucune agressivité dans le regard. Aucune sympathie non plus. Juste une curiosité, presque maladive. Je risque un sourire. Invariablement reviennent les mêmes questions : "Where do you come from, sister ? Where are you going ? What are you doing ? Are you alone ? ". Les visages s'éclairent alors à l'unisson. La foule devient écrasante, le petit cercle se réduit jusqu'à se coller à moi. L'interrogation est ouverte, avenante, mais elle ne masque en rien l'impression d'étouffement, d'assourdissement qui vous emplit sur ces terres de désespoir. Le silence s'installe à nouveau. Je reprends la route le long des campagnes cultivées, chauffées à blanc toute la journée et qui secrètent un parfum tiède et mystérieux quand vient le crépuscule. Les heures s'écoulent et je vois passer des hommes, des hommes, des hommes. Que des hommes toujours et encore.
Où sont les femmes ? Les chiffres sont affolants. Il en manque plus 50 millions en Inde. L'infanticide est monnaie courante, les meurtres de femmes dissimulés en suicides remplissent les pages des faits divers. Depuis quelques mois le gouvernement a lancé une campagne d'interdiction des échographies. Les médecins n'ont plus le droit de révéler le sexe de l'enfant aux parents. Les avortements sont automatiques quand une fille s'annonce. Et quand une petite fille survit dans les campagnes, elle doit payer de sa personne pour constituer la dot que versera sa famille lors de son mariage (parfois 10 ans de salaire). Ici la femme est une malédiction.
Et pourtant, on ne dira jamais assez la surpopulation de l'Inde. Elle est vertigineuse. Il ne s'agit plus de chiffres, d'essor démographique, de phénomène social. C'est une source jamais tarie, une tempête de visages, de regards, de cris d'enfants, de frêles silhouettes qui marchent, attendent, travaillent. En Inde, le moindre village est surpeuplé. Les ruelles grouillent, s'agitent et partout dégorgent d'hommes. Comment font-ils ? Comment supportent-ils cette saturation continuelle de l'espace ? " C'est une question d'habitude ", me répond-on.
Il me semble mieux comprendre cette fourmilière dans les lieux les plus absurdes, les plus surhumains de l'Inde : les gares. Là où, chaque matin, des millions de personnes déferlent pour aller travailler. Là où se réveillent des milliers de mendiants, d'âmes perdues à même le trottoir, qui survivent au jour le jour. Là où des commerçants ambulants, roupies après roupies, gagnent leur existence. Dans une gare indienne, on voit en même temps toutes les différences qui séparent les hommes et le destin qui les rassemble. Dans le brouhaha des grincements métalliques, je me fraye un chemin plein sud. Régulièrement, je croise des hommes écrasés sous le poids de leurs charges, ensevelis sous la montagne qui les accompagne.
Et les castes. En Occident, quand on a lâché ce mot magique, on croit avoir expliqué toute l'Inde d'un coup. Aujourd'hui, en théorie, ces distinctions n'existent plus. Le XXe siècle indien a balayé ce système. En théorie seulement. Les castes existent toujours, bien ancrées dans le coeur des Indiens, malgré les évolutions qu'on peut constater. L'Inde compte toujours ses brahmanes, la plus haute caste de religieux et d'enseignants, ses vishya, qui sont le plus souvent commercants, ses kscatrya, les anciens guerriers qui font aujourd'hui de la politique, ses innombrables paysans, et bien sûr ses " hors castes ", qui paradoxalement sont les plus connus en Occident. Toutes ces castes sont partagées en sous-castes, elles-mêmes divisées en sous-groupes, liés aux régions.
Face à cet imbroglio de dieux, de règles, de langues, de coutumes, de mentalités, l'étranger se demande quel peut être l'avenir de ces millions de gens. Une démographie galopante, des terres exploitées au maximum, à la limite de l'épuisement, des institutions lointaines, des structures où le système D et le bakchich font office de loi. Malgré une croissance économique très forte, la pauvreté est effarante. L'Inde oscille aujourd'hui entre féodalisme et arme nucléaire, misère et satellites.
Tous ces hommes, toutes ces femmes, tous ces enfants venus de toutes les régions d'Inde, que j'ai croisés sur les routes, avec qui j'ai partagé mes repas et mes nuits, tous ces gens qui marchent d'un pas solide, quel but poursuivent-ils ? Je ne le sais pas. Mais je connais une de leurs directions, qui est aussi la mienne, et qu'ils considèrent sans doute comme une terre de salut. Un lieu où le mot " espoir " semble sorti du vocabulaire de l'absurde : Calcutta, mégapole de l'enfer. Ville monstre, ville cauchemar, ville en sursis. Première agglomération de l'Inde avec plus de quinze millions d'habitants, c'est aussi la première mégalopole dans l'ordre du grouillant, du polluant et du misérable. A l'ombre de ses palais victoriens en ruines, elle survit au jour le jour. Partout, une foule infinie, déferlante, trépidante qui suit son destin solitaire, à travers les rues et les avenues de Calcutta la fourmilière. Des milliers d' " Ambassadors ", la voiture indienne modèle 1950. A partir de midi, on ne respire plus. L'air est un poison qui vous enflamme la gorge, noircit chaque pli de votre chemise. On n'entend plus rien sous la force des milliers de klaxons. C'est un magma d'hommes, de gaz, de bruits, de tramways et parce qu'on est en Inde surgissent tout à coup des rickshawallahs, les derniers tireurs de pousse-pousse de ce Tiers monde qui confond homme et animal.
Cette ultime étape me semblait impossible à atteindre depuis Hanoi. Je laisse derrière moi 5000 km d'aventure. Une dernière fois je plonge dans les rives du Gange. Des centaines de saddhus m'entourent. La fête annuelle de makar sankrati bat son plein. Elle ne durera que la journée. Le golfe du Bengale s'ouvre devant moi comme une vision mystique. Je suis arrivée au bout de mes peines, au bout de mes joies. Je ne sais si j'ai saisi l'âme " himalayenne ", mais j'ai pu admirer pendant ces mois de marche un incroyable kaléidoscope de visages, de croyances, de désirs et de rêves.
Merci à tous de m'avoir accompagnée dans ce voyage.
Priscilla
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