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J'achève le tour du Kawa Kharpo, aussi exténuée que je suis heureuse. Après cette parenthèse clandestine, je retrouve mon " cicérone ", chargé de me cornaquer jusqu'à Lhasa. Mes retrouvailles avec Nanca ont lieu dans la petite ville de Meluishui.
Hélas, mon pseudo officier de liaison est plus à l'aise dans le couloir des Administrations que sur le ruban des pistes. Pour écourter une randonnée qu'il ne supporte pas physiquement, il ne trouve rien de mieux que de simuler une péritonite. Le bougre est bon comédien et je suis affolée. Je me précipite avec lui en pleine nuit aux urgences de l'hôpital de la ville de Markam. Une antichambre de la cour des miracles...Nanca dans l'émotion s'emmêle les pinceaux et au lieu d'indiquer son côté droit à l'interne de service fait signe qu'il souffre à gauche. Petites tapes sur les joues, tâtonnement du ventre. Le verdict de l'interne tombe : " Mais vous n'avez rien du tout ". Le comédien est blême. Je suis furieuse. Je refuse de continuer la route avec lui. Le bureau de PSB, faute de volontaires, m'attribue un nouveau garde du corps, malheureusement plus proche du gai laboureur que du guide de haute montagne. Je poursuis donc ma route avec lui, contrainte de porter et ses vivres et une partie de son équipement pour qu'il accepte de suivre mon rythme.
Voilà, plus de trois mois que je suis partie d'Hanoi. Dans mes moments de doute, j'ai recours au souvenir d'Alexandra David Neel dont je suis à présent dans les pas et qui, en ces mêmes lieux, frémissait d'échouer à nouveau dans sa marche vers la cité interdite : Lhasa. Me reviennent alors à l'esprit les premières aventures de la grande dame en 1924, qui gagnait le Tibet en contournant elle aussi le Kawa Karpo qui aujourd'hui comme hier a toujours marqué la frontière des territoires défendus. Déguisée en mendiante tibétaine, accompagnée de son fils adoptif, le moine Aphur Yongden, Alexandra atteignait Lhassa après huit mois de voyages, huit mois d'aventure, de vie rude et dangereuse, en plein hiver himalayen.
Quatre-vingt ans ont passé. Aujourd'hui, Lhasa est accessible. Mais il n'est pas dit que les choses soient plus faciles pour moi. Occupée par les Chinois depuis 1950, la " région autonome du Tibet " reste un pays très difficile d'accès pour ceux qui s'y présentent à pied, seuls et en dehors des infrastructures mises en place par le gouvernement de Pékin.
Je suis à présent au cœur du Tibet avec l'administration Han pour ennemi numéro un. Je me heurte à de multiples obstacles. Mon nouvel officier de liaison, Tashi Lima, dont la présence m'est imposée, me rend la vie pénible. La paperasserie et les nombreux permis que je possède n'empêchent pas les arrestations, les interrogatoires et parfois l'interdiction de m'engager sur un chemin. Je n'ai que la patience d'avancer. Alexandra fuyait les villages et les hommes. Une personne sur son chemin qui se serait montrée trop curieuse pouvait signifier l'échec de son voyage. Moi, au contraire, je me fonds parmi les pèlerins et suis souvent l'hôte des Khampas et des nomades. On s'intéresse à mon voyage. On me raconte, dans l'intimité des foyers, l'horreur, la violence souterraine. Le Tibet n'est plus une civilisation blessée, mais un pays qui se meurt à jamais.
La route mythique d'Alexandra n'est plus qu'une autoroute ou défilent rageurs des centaines de camions militaires. La colonisation progresse grâce au goudron. Les Tibétains appellent la Chine le " Gyanak ", "l'étendue noire ".Je vois dans ces routes en construction l'image d'un pays envahi de toutes parts et dans le drapeau chinois qui flotte triomphalement un fanion sanglant. Les villes rappellent celles des prospecteurs d'or de l'Ouest américain. Les ethnies, les dialectes s'y croisent dans un carnaval de costumes. Des banques, des bâtiments modernes, à peine achevés, jaillissent à même la terre battue, alors qu'à côté des pagodes vétustes ou des baraques de planches s'écroulent. Il souffle ici une fièvre, une excitation d'Eldorado.
Plus à l'Ouest, ce sont les premiers froids himalayens. Lhasa est encore loin. Il faut avancer. Pays longtemps inaccessible, pays lointain, le Tibet a exercé une attraction puissante, irrationnelle, à la mesure des interdits qu'il fallait lever, des cols qu'il fallait affronter, des immensités qu'il fallait franchir. Mon aventure physique devient métaphysique. Ce pays représente le dernier chaînon vivant qui nous relie aux cultures d'un lointain passé grâce au culte des mystères. Balayé par les vents, inondé de soleil, l'Himalaya est la terre des Dieux. Ce royaume tibétain, en raison de son isolement naturel et de son impénétrabilité, a réussi à conserver dans toute leur pureté les traditions les plus anciennes, la connaissance des forces cachées de l'âme humaine, comme les plus hauts enseignements des sages hindous.
L'incursion dans ces terres tibétaines est un moment inouï, unique. Je traverse des cols à plus de 5000 mètres, affronte des tempêtes de neige, marche dans des terres sauvages, assiste à des cérémonies dans des monastères d'un autre âge. Un jour, je crois avoir une hallucination, je vois au loin des lutins , des petites démons de la foret qui se baladent sur le chemin. Je me rapproche, les yeux écarquillés, et je découvre d'adorables bambins de cinq ans, enroulés dans leurs chubas minuscules. Ils viennent du Sichuan et se rendent à Lhasa pour devenir moines. La troupe est conduite par un couple et une vieille femme qui ont pris en charge les neuf enfants. Nous décidons de poursuivre la route ensemble, puisque nos pas nous ont réunis. Nous marchons pendant des jours, partageant nos repas, dormant blottis comme des chatons sous une simple bâche pendant les nuits de neige. Rugbo, Tachinso, Dela, Kartel, Djama, Kerguem, Semkiep, Kanga, Khamji, Karma, Tchousem sont mes compagnons. Ma nouvelle famille. Pendant la journée, Tachinso -quatre ans- vient glisser sa petite main dans la mienne. Mon coeur fond. Ce n'est pas moi qui lui donne la force de marcher, mais c'est bien lui qui me ferait traverser des montagnes, tant son courage me subjugue. Ils galopent pour suivre les pas des grands. Jamais une plainte, un soupir, une larme. Ils ne sont que bonne humeur et rires en cascade. Au campement, nous improvisons des jeux pour retrouver l'insouciance perdue pendant ces longues journées.
Alors que nous traversons le village de Lunang, je décide d'inviter toute la troupe à déjeuner dans une petite auberge. Notre tsampa quotidienne est un peu fade et la simple perspective d'un plat de pâtes nous réjouit. La tenancière chinoise bloque l'entrée. " Vous allez tous déjeuner ici et vous allez payer pour eux ? ". Dans ce " eux ", il y a tout le mépris du monde. Quelle belle vengeance: nous sommes pouilleux, crasseux, couverts de puces et de poux, mais nous trônons fièrement dans ces canapés en cuir. Hélas, l'enthousiasme des jours passés s'éteint a Nyinchi. Nous y sommes arrêtes par la police chinoise. Je suis interrogée pendant des heures, questionnée, soupçonnée. On m'interdit de poursuivre ma route avec mes amis. Je suis effondrée. Je demande à voir le texte de loi qui m'empêche de marcher avec des Tibétains et je manque de casser la gueule du militaire qui arrache des larmes d'incompréhension à mes petits trésors. Nous nous quittons, séparés par la force. Je repars le coeur serré. Ils m'ont appris cette grande chose : être heureuse quoiqu'il arrive dans le froid, la faim et l'hostilité des Chinois. Être heureuse, car en vie.
Je retrouve cette joie simple de vivre chez les bergers drokpas qui hantent les hauts plateaux. Ils m'accueillent d'un sourire, d'un geste de la main,dans leur tente de jais en poils de yacks. Le voyage pèlerinage que j'accomplis crée, des la première rencontre, une affection mutuelle. Nous vivons le moment présent. Pleinement. Dans le froid glacial, alors que les rayons du soleil viennent enflammer les cimes enneigées. Hanye ravive les braises du feu de bouse pour préparer le thé au beurre sale et nous déjeunons de tsampa.
Paysages de forêts, de pics enneigés et de hauts alpages, campements nomades et troupeaux de yacks. Quiétude et solennité d'une nature grandiose. L'Himalaya constitue l'autre partie du monde, sa part d'immensité verticale. L'évidence des cimes va bien au-delà des certitudes de la plaine. La réalité tient du rêve et la vue engendre la vision. Il faut éprouver la démesure de ce lieu qui porte le ciel, marcher entre soleil et glaciers, s'élever et pénétrer le silence pour le comprendre. Ivresse de ses hauteurs. Les cols deviennent alors des paysages intérieurs. Mes jalons sont des montagnes, des rivières, des horizons. Les régions que je traverse ne sont plus des noms, des panneaux et des étapes, mais des parfums, des caresses, des voix et des histoires.
Dans les nombreux monastères que je croise sur ma route, le temps semble s'être arrêté. Ici, pas de câbles électriques, juste un esprit rayonnant et une myriade de silhouettes rouges, dans les ruelles de terre. Comment décrire une telle perfection ? On marche, abasourdi, bercé seulement par les cloches des yacks et le claquement des drapeaux à prières. Soudain, un bruit énorme retentit. Une véritable déflagration, aux graves assourdissants, aux résonances froissées, qui jaillit comme une pulvérulence sonore. Les trompes. L'appel de la prière. Tous les moines se mettent à courir. Flambées rouges, rires blancs, yeux noirs rieurs. Je me retrouve entourée par des flammes, des crânes lisses, des frottements de robes, alors que les trompes retentissent toujours dans les hauteurs. Tant de beauté et d'innocence réunies me bouleversent. Je goûte à l'amertume si douce, si suave, de mes larmes et, au fond de moi, remercie, Alexandra de m'avoir placée sur cette route ...
Comme elle, j'atteins Lhasa dans l'euphorie. Je laisse derrière moi plus 3300 Km de marche et d'aventure. Le Potala se dresse fièrement, éblouissant de blancheur et de pureté. Je le vois grandir à mesure que j'avance. Quelle émotion après tant de difficultés, de fatigues et de doutes pour l'atteindre ! Le palais forteresse est là, je suis à ses pieds, et la victoire crie en moi. " Lha Gyalo de namche pa, les Dieux ont triomphé, les démons sont vaincus ". Alexandra avait l'habitude, elle aussi, de saluer les hautes passes par cette expression de joie.
L'ancienne résidence du Dalai Lama est devenu un vaste musée. La citadelle est vide, morte, silencieuse. Des caméras sont placées dans toutes les salles. Des faux moines et des civils ont été engagés pour épier, surveiller, écouter. Personne n'ose parler, les prisons sont pourtant pleines. On sait bien ce qui s'y passe...La prophétie du treizième Dalai Lama en 1931 s'est accomplie. Le sage homme avait déjà eu l'intuition que les monastères seraient détruits, que les hommes erreraient comme des mendiants dans le pays et que tous les êtres vivraient dans la crainte et la souffrance.
Lhasa, la ville du ciel est retombée bien bas. La légendaire cité interdite, qui fut longtemps une bourgade, n'est plus qu'un triste cantonnement: Lhasa-la-chinoise. 80 % de la population est Han. Il faut se réfugier dans le grand monastère du Jokhang, se laisser porter par la foule pour oublier, entre prières et ferveur, que le pays se meurt. Alexandra se plaignait déjà en 1924 des casseroles en aluminium qui circulaient, que dirait-elle aujourd'hui ?
C'est dans l'indifférence internationale que le Tibet a été envahi et soumis par la Chine communiste de Mao Tsé-Toung dès 1950. Après avoir été dévasté par les gardes rouges, le Tibet est aujourd'hui la proie d'immigrants Han qui, sous le drapeau de la libération économique, se lancent dans l'exploitation coloniale, au mépris des aspirations spirituelles des Tibétains. Il n'a gardé que des lambeaux de son passé religieux, une langue qu'une majorité de Tibétains n'écrit plus, un territoire morcelé. L'envahisseur est devenu un occupant omniprésent. Quant aux Tibétains, héritiers d'un empire glorieux et d'une religion unique, ils survivent et souffrent en silence.
Je gagne la vallée de Yarlung au bord du Brahmapoutre. A quelques centaines de kilomètres de Lhasa, je rencontre un Sahara en miniature, dont les dunes pales et la fine poussière blanche envahissent peu à peu les montagnes.
Les rives du Gange au sud, au fond de la vieille plaine indienne, m'appellent. La suite de mon voyage se dévoile: une barrière de montagnes enneigées annonce la chaîne himalayenne qu'il va me falloir franchir par des cols à plus de 5800 m et des jours d'autonomie sur les glaciers...
Priscilla
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