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Priscilla Telmon, Au Tibet interdit - Carnet 5: Le Kawa Kharpo, un pélerinage sacré (Octobre 2003)
Priscilla Telmon, Au Tibet interdit - Carnet 5 "Paho re, courage", crient en choeur des dizaines de pèlerins devant moi. Le col n'est plus très loin. Nous soufflons. En file indienne, nous gagnons le sommet. La Dokar la se dresse devant nous, découpant son impressionnante silhouette sur le ciel lumineux. Les premiers appels se font déjà entendre : " Lha gyalo, les Dieux ont triomphé ! ".

Au sommet du col flotte un nombre impressionnant de drapeaux à prières. A 4600 mètres, ils marquent le seuil de la région défendue: le Tibet. Une puissante rafale nous accueille : le baiser violent et glacé du Pays des neiges, tant attendu. Nous nous précipitons dans une descente vertigineuse et regagnons les forêts sombres et austères du Kawa kharpo, " le cavalier des neiges ". Notre joie est toute particulière : nous avons pénétré au Tibet interdit.

Priscilla Telmon, Au Tibet interdit - Carnet 5 2003 marque un moment fondamental : c'est l'anniversaire de cette montagne sacrée et l'année de l'eau dans le calendrier chinois. Phénomène qui se produit tous les soixante ans. Les pèlerins sont venus de tout le pays pour effectuer cette khora unique, pèlerinage circumambulatoire. Pas moins de 300 Km à parcourir et plus de 8 cols à passer entre 4000 et 5000m, des dénivelés continuels, qui mettront plus d'une fois nos nerfs à vif et nous arracheront des larmes de désespoir. Forêts profondes, vallées majestueuses de la Salouen, villages isolés dans des terres oubliées, marches au fond de vallées perdues, montagnes à pic, pluies ininterrompues. Le terrain est accidenté et boueux, la plupart des ardjopas , les pèlerins, n'ont que leur chuba - manteau de feutre - pour se couvrir. Transis de froid, trempés, nous marchons d'un même pas.

Les vallées ont pris leur habillage d'automne et resplendissent d'ocres. Le livre d'Alexandra en main, je retrouve en détails les lieux qu'elle a décrits. Pour l'heure, les choses n'ont pas beaucoup changé : mêmes chemins de silence, même culte des montagnes, même ferveur mystique. Les jours s'égrènent, toujours plus épuisants. Hébétés par nos marches, nous sombrons chaque soir - après avoir avalé notre tsampa (farine d'orge)quotidienne- dans un sommeil lourd, à même la boue sous les étoiles. Notre fatigue est notre prière. Las de corps et d'esprit, nous trouvons pourtant la force de nous lever en pleine nuit et de continuer.

Je suis portée par cette fièvre, cet élan unique, cette foule tendue vers son but. Aurais-je supporté l'épreuve supplémentaire d'un pèlerinage épuisant sans cette ferveur collective ? Les vallées jouent les montagnes russes. Une montée, un col et il faut déjà redescendre pour remonter à nouveau le lendemain. Pas un chemin plat, pas un sentier où le pied trouve à se reposer !

Le bruit court que des hommes sont morts après une chute dans des ravins à flanc de falaises et que d'autres sont tombés mystérieusement malades. Les Tibétains redoublent de prières et de piété. Les Dieux sont peut-être en colère. Le flot de pèlerins se déverse comme les alevins d'un bassin quand la bonde de retenue se lève : processions d'hommes et de femmes des diverses régions du Tibet; vieillards, enfants, moines, nones, chacun marche à son rythme. Parfois l'écho, porté par le vent, répète mon nom, "tsering lhamo". On me connaît, on m'appelle, je suis l'étrangère du pèlerinage.

Priscilla Telmon, Au Tibet interdit - Carnet 5 Je rencontre ainsi trois superbes lhassapas (habitantes de Lhasa) d'une cinquantaine d'années. ChiRe, Bian Ba et Pu bu Zhuo ma. Elles me prennent sous leurs ailes et m'offrent chaque soir un thé réconfortant au campement improvisé. Je vois en elles un heureux présage, un signe du ciel : je gagnerai Lhasa ! Je n'en doute plus.

Entre des montagnes gigantesques de rocs noirâtres, j'arrive à une bifurcation que je reconnais. Alexandra l'a décrite dans Voyage d'une Parisienne à Lhasa. Deux sentiers se séparent : l'un contourne la chaîne de Kawa Kharpo à l'est, monte vers un col dénommé Tchou la et conduit sur le versant du Mékong ; l'autre mène à la vallée supérieure du Nou tchou. Le choix que firent l'Orientaliste et son compagnon Yongden indiquait qu'ils se dirigeaient vers le centre du Tibet. Ce deuxième chemin m'est hélas totalement interdit : des campements militaires sont installés depuis peu dans cette région frontalière de l'Inde. J'ai déjà pris le risque d'accomplir le pèlerinage dans la clandestinité. Je retrouverai l'itinéraire d'Alexandra après avoir fait une boucle par le Nord. De mon chemin qui s'élève, je regarde à regret la piste défendue qui s'éloigne. Un dernier col nous sépare de la fin du pèlerinage. Nous nous réveillons, à 3heures du matin, pour attaquer une journée de plus de 16 heures de marche. Sous le ciel d'un noir d'encre, nous nous éclairons à la frontale et il s'en faut de peu que l'une d'entre nous ne chute dans le ravin. Nous traversons des forêts de sapins recouverts de cheveux de lichens qui se balancent aux branches. La montée est raide, interminable. Quand nous nous accordons une courte halte, c'est pour nous écrouler lamentablement sur le sol, épuisées. La forêt s'éclaircit enfin pour laisser place à un panorama de montagnes majestueuses. Soudain une tempête s'abat et nous enveloppe. Nous terminons notre escalade sous la neige, craquelant le fin manteau blanc sous nos pas. Nous pressons encore la marche, au milieu des bourrasques et atteignons le col, blanches de la tête aux pieds. Le temps de quelques prières et nous nous précipitons dans une dernière descente de plus de 2500 m.

Ce pèlerinage mystique, de 9 jours, s'arrête d'un coup au bord d'une route. Nous avons l'air de sauvages, descendues tout droit de la montagne. Des Chinois en 4x4 dernier cri pilent à notre passage pour nous photographier. Notre notion de l'espace-temps s'interrompt brutalement. Hébétées, nous les laissons faire.

Priscilla Telmon, Au Tibet interdit - Carnet 5 Dans le village de Meleischui, je laisse les petites mères de Lhasa s'en retourner vers le Yunnan. Les fronts collés l'un à l'autre en signe d'adieu, nous nous quittons dans des larmes de joie et nous promettons de nous revoir à Lhasa. Plus à l'Ouest, ce sont les premiers froids himalayens. Ma route est encore bien longue avant l'Inde. Les permis et autres paperasseries obtenues, pour pouvoir marcher librement à travers le Tibet, il me faut encore attendre un officier de liaison obligatoire, qui sera mon compagnon pour les semaines à venir.

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