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Le passage de la frontière sino-tibétaine tant attendu et redouté est imminent. Dernières marches sur le sol chinois avant de refouler, 80 ans plus tard, l'itinéraire qu'emprunta l'exploratrice Alexandra David-Néel jusqu'à Lhassa:la cité interdite.
Au nord de la chaîne des Cang Shan, au pied de la montagne du Dragon de jade : Lijiang. Blottie au cœur d'une magnifique vallée, la petite ville est un dédale de ruelles pavées, de vieilles maisons en bois et de canaux. Je quitte mes amis Pierre Perrin et Thierry Robert, photographe et réalisateur, venus me rejoindre quelques jours pour marcher avec moi entre le Fleuve Rouge, le Yang-Tsé Kiang et le Mékong. Une semaine d'amitié pure… Quand il faut se quitter sur le bord d'une route déserte, mon cœur se serre. Le retour à la solitude est douloureux.
Sur la route, un défilé de camions, moqueurs de ma lenteur de marcheuse, m'arrosent dans de grandes gerbes d'eau. Enfoncée dans ma capuche, je rumine tristement les kilomètres qu'il me reste à parcourir. Je regagne, loin de la rumeur de la ville, les sentiers de muletiers. Vallées sauvages et mélancoliques, paysages de gorges et de forêts avec leurs grands sapins qui montent à l'assaut des cimes des montagnes. Mais quand le terrain devient cascade, toutes les sensations s'abolissent en moi. Anesthésiée, hypnotisée par la volonté de gagner l'étape suivante, je ne sens plus mon sac qui me scie les épaules.
L'orage cesse avant la nuit, je n'ai pu lui échapper, mes habits sécheront en marchant, je vais plein Ouest. Il faut chasser la faim, la soif, la douleur, la solitude, les larmes, les doutes et les peurs pour se convaincre de sa force et de son obstination afin de continuer…
"Au-delà des nuages" s'étend le pays des Naxis, des Yis, des Lisus, des Pumis et des Tibétains: Tibéto-Birmans perdus dans une boucle du puissant Yan-Tsé Kiang.
Dans les villages ma présence suscite à chaque fois la même excitation chez les femmes. Autour de moi, leur nombre est toujours plus impressionnant. Quand l'une d'elles m'invite dans sa maison, c'est tout le village qui entre derrière moi. D'abord un peu timides, elles finissent par me tripoter, me pincer, soulever ma jupe, m'inspecter dans les moindres recoins. La question qui les préoccupe est de savoir si je suis bien faite comme elles ! Dans des fusées de rires, je me prête à ce petit jeu quotidien. Désarmée par leur gentillesse, je me retrouve la plupart du temps habillée des pieds à la tête dans le costume local. Défilé obligatoire. C'est l'hilarité générale. Quand sonne le départ, elles me couvrent de petits fils rouges porte-bonheur. Ici, tout respire l'Asie profonde : celle des monastères, des pagodes et des chörtens, au cœur d'un univers de gorges vertigineuses et de pics enneigés.
Aux portes de Zhongdian, à quelques kilomètres de la frontière est du Tibet, la cohabitation semble joyeuse entre les Tibétains et les Chinois. En apparence seulement. Pas une représentation du Dalaï-Lama dans les monastères. Parfois, sur l'autel des maisons, de l'encens brûle devant la photo prise de sa rencontre avec Mao à Beijing en 1954. Le Grand Timonier lui avait déclaré que la religion était un poison. Le Tibet est soumis à un régime policier, les discussions politiques avec les Tibétains peuvent avoir de sérieuses conséquences. Si par malheur vous veniez à prononcer les mots " Free Tibet ", votre interlocuteur vous répondrez fermement : " Ne répétez jamais cela ou vous pourriez avoir des graves problèmes "…
Les Chinois m'avaient pourtant dit que les choses avaient changé. J'attendais de voir pour le croire, allant jusqu'à me dire qu'il valait mieux aujourd'hui être tibétain que chinois pour recevoir des aides importantes du gouvernement ? Quelle blague ! La tension est déjà palpable alors que nous sommes toujours au Yunnan.
J'assiste un soir à une scène singulière. Un jeune tibétain vient d'arriver en ville. Bredouillant quelques mots de chinois, il demande à boire du thé. Le serveur lui répond en se moquant méchamment de sa mauvaise prononciation: "Eh bien alors, tu ne parles pas chinois ? Pauvre paysan…".Sans se laisser décontenancer, le jeune homme lui répond "Et toi, qui est tibétain, te rappelles-tu tes traditions et sais-tu encore écrire ta langue maternelle ?" Le serveur rougit et ne répond rien. Ainsi en est-il d'une culture en déclin…
Le Tibet est aussi inaccessible qu'autrefois, même si les geôliers ont changé de visages et d'uniformes. Au totalitarisme religieux a succédé l'oppression militaire chinoise. Ce qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, empêche les voyageurs d'entrer librement au Tibet, ce sont les obstacles administratifs qui se dressent autour de la citadelle tibétaine en raison sa remarquable position stratégique et géopolitique. Le Tibet est en effet un balcon avancé au-dessus de l'Inde et offre à la Chine un glacis de sécurité. Ceux qui à l'époque interdisaient à Alexandra David-Néel de se rendre au Tibet, c'étaient déjà les autorités chinoises qui voulaient se prémunir des visées russes et anglaises. Le même scénario se répète : " Arrêtez-vous ici ! N'avancez pas plus loin ! On ne passe, vraiment ? Une Parisienne passerait ! ", écrit Alexandra en 1923. Deux voyages vécus à près d'un siècle d'intervalle, mais qui démontrent la même chose : rien n'a changé sur le toit du monde, ni l'interdiction d'y pénétrer, ni la difficulté d'y voyager.
Je me débats dans le labyrinthe administratif chinois pour obtenir permis et laissez-passer, suivant les aléas politiques de Beijing. Si je ne les obtiens pas, je partirai en clandestine. Dans les parages mystiques du Tibet, c'est autant la puissance du cœur que les efforts du corps qui permettent d'abattre les kilomètres, de s'affranchir des obstacles et de triompher du chemin. Je me prépare donc à franchir le pays interdit en Tibétaine, cheveux teints, chuba de pèlerine, la robe en feutre d'hiver, sac et chaussures chinoises. Gyatso, un jeune tibétain qui a passé plus de six mois en prison pour avoir commis la simple faute d'aller en Inde, est prêt à m'accompagner en clandestin, incognito. Nous jouerons à notre tour le rôle de pèlerins en route vers Lhassa. Sa rencontre est une bénédiction, personne ne veut prendre ce risque.
Ce soir-là, en contemplant les chemins d'étoiles, je me dis qu'il y en a au moins une qui est allumée pour moi. La vraie inconscience n'est pas de partir, vulnérable, sur des pistes lointaines, mais de croire qu'on peut les fouler sans compter sur sa bonne étoile.
Je me rends au monastère de Gandem Sumtseling pour recevoir une bénédiction après la stupa du matin.Le vieux lama Nawalemi me prend à part.
- Tu vas bien à Lhassa ?
- Oui, mais comment le savez-vous ?
- Peu importe, il te faut un prénom tibétain pour te protéger des mauvais esprits que tu rencontreras sur le chemin. Tu t'appelles à présent Tsering Lhamo, longue vie et protection.
Le monde s'arrête à cet instant. Nous ne sommes plus que lui et moi. Assis en lotus, il me transperce de ses yeux délavés. Qu'a-t-il vu ? Que dit l'oracle ? Il me tend un petit chapelet, qu'il enfile à mon poignet et m'invite à prier avec les quelques moines qui sont là, les yeux à demi clos, impassibles, plongés dans une profonde méditation. Un tourbillon d'émotions me submerge. Le Tibet est la terre du mystère et des événements étranges. Pour peu que l'on sache observer, écouter, regarder attentivement, on y découvre un monde au-delà de celui que nous sommes habitués à considérer comme réel…
Tsedrong n'est plus très loin. Qu'est devenue l'ancienne mission catholique française, prise entre les fleuves Salouen et Mékong, d'où Alexandra est partie un beau jour d'octobre 1923 pour sa fantastique aventure ? La marche pour l'atteindre est à couper le souffle. Le sentier est excessivement étroit et côtoie le vide. Les falaises se perdent en des sommets vertigineux rouges et ocres.Un petit coin de France perdu dans les montagnes, tel était l'univers des missionnaires français du début du siècle. J'ai l'impression de retrouver ces églises du bout du monde dévorées par la végétation.Le dernier missionnaire chinois parlant français est mort l'année dernière. Depuis, un simple paysan dit bénévolement la messe chaque dimanche. Les Tibétains et les Lisus convertis au christianisme entrent peu à peu dans le carré imprégné de silence et de piété. Mosaïque d'ethnies et de croyances. Survivance d'une croisade où le tantrisme et le catholicisme se disputaient âprement l'amour des villageois. Je retrouve les moindres détails décrits dans le livre d'Alexandra (Voyage d'une Parisienne à Lhassa ). Je cherche une trace, une photo, un écrit. A-t-elle dormi dans cette chambre ou plutôt dans celle-ci ? Le temps semble n'avoir pas eu de prise sur ce village.
Je demande au vieux gardien s'il se souvient d'une orientaliste francaise qui est venue séjourner à la mission avec son fils adoptif en 1923 avant de gagner le Tibet. Bien sûr, il ne se le rappelle pas, mais d'une vieille malle poussiéreuse il m'extrait une bible traduite en tibétain, noircie par les années et me propose un petit verre de vin des vignes plantées autour de la paroisse. " Adieu, mon père, nous partons... " Le sentier fait un coude, la maison de la mission disparaît. L'aventure commence.
Plus au nord, la chaîne du Meilishan offre ses sentiers couronnés de cairns et de drapeaux qui égrènent leurs prières au vent. Monastères perchés très haut, villages blancs de chaume, champs d'orge et de blé, chortens annonciateurs d'un col. J'aperçois enfin le Kawa Karpo, " le cavalier des neiges ", montagne sacrée des Khampas dont on fête l'anniversaire. Des centaines de pèlerins venus des confins de l'Himalaya convergent vers cette montagne et entament une khora, un pèlerinage circulaire. Je me glisse parmi eux. Ce pèlerinage sera le début de mon entrée au Tibet…
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