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Voici le récit des premiers pas de Priscilla au Yunnan, région frontalière de la Chine longtemps interdite. Elle remonte le Fleuve rouge, plus de 1000 km de rapides qui balaient les vallées aux creux des falaises bleues...
Je suis entre les mains des militaires dans le poste avancé qui surplombe le Fleuve rouge et sépare les deux pays. Je suis tendue, ruisselante, la chaleur est accablante et les douaniers chinois ont des têtes de geôliers. Interrogatoire, fouille minutieuse de mon sac.
Tout semble se passer pour le mieux quand un militaire pointilleux tourne et retourne les pages de mon passeport et me demande la raison d'un visa de six mois ! J'ai toutes les peines du monde à lui expliquer dans mon chinois bredouillant que je suis " consultante en panneaux solaires ". Enhardie par la volonté de passer au plus vite, je mens comme une arracheuse de dents sur l'objet de mon voyage. Ici on aime ni les journalistes, ni les photographes et encore moins ceux qui s'intéressent au Tibet. Même si 2003 est l'année de la Chine et un événement majeur dans l'histoire des relations franco-chinoises. L'air inquisiteur, il me regarde une dernière fois. Je souris. Le coup de tampon marque mon entrée dans la vaste Chine. Je pars, sans me retourner et, le cœur léger, je traverse l'horrible bourg frontalier d'Hekou...
Yunnan signifie " Au Sud des nuages " et sa capitale Kunming " le printemps éternel ".Le fonctionnaire qui leur a donné ces noms devait être totalement pompette, car, pour l'heure, c'est la pluie qui me poursuit et la route guide mes pas.
Je bivouaquerai pour ma première nuit chinoise en haut d'une colline qui surplombe le fleuve. Tout semble désert. A l'abri des regards indiscrets, je monte mon minuscule sarcophage, car il s'agit bien d'un sarcophage et non d'une tente où je me glisse comme un ver. Prête à dévorer ma sempiternelle soupe aux nouilles crues, la tête dans les étoiles. J'entends des pas qui se rapprochent, des cris de corbeaux brisent le silence et bientôt dix armoires à glace m'entourent. D'abord timides, ils se mettent vite à tripoter tout ce qui dépasse, à me harceler de questions. Il faut imaginer la scène : la tête dépassant de ma petite tente, j'ai l'air d'un gigot ficelé, avec ces dix types autour de moi. Déguerpir au plus vite! Tout en répondant fermement aux questions, je plie mon campement et repars sur la route en pleine nuit, une de ces nuits noires sans lune. Je peste, il s'en fallait de peu pour que cela finisse mal. Le silence de la nuit m'imprègne, que je romps en chantant pour tromper mon angoisse! Renouer avec les vieux démons. La nuit, ça n'est pas fait pour marcher. Où vais-je la passer, maintenant qu'il pleut des cordes ? Au fond de moi, j'imagine une petite famille dans l'une de ces maisons de chaume.
Après plusieurs heures de marche, une lumière. Je ne la quitte pas des yeux à mesure qu'elle grandit. Je prends le sentier qui y mène quand une horde de chiens hargneux me sautent dessus, les crocs dehors, prêts à mordre. Excédée, je fonce sur eux en hurlant, armée de mon bâton et de quelques pierres. Qu'attendent leurs maîtres ? Que je me fasse dévorer ? Enfin une porte s'ouvre, une dizaine d'hommes passent la tête. C'est un campement de camionneurs. Il ne manquait plus que cela. Je ne sais qui d'eux ou de moi est le plus ahuri. Le cauchemar va-t-il s'arrêter ? Abrutie de fatigue, je passerai la nuit ici et advienne que pourra.
Le paysage des vallées se répète sans cesse, le fleuve saigne dans le vert profond des collines. Seul le temps change. La température atteint parfois plus de 46 °C, je crois mourir, je frôle l'insolation et la pluie me sauve.
Jour après jour au cœur du Yunnan mes impressions se voient confirmées : sagesse et hospitalité sont des maîtres mots ici. Vingt-six des cinquante-six minorités qui peuplent la Chine se trouvent dans la région. Kaléidoscope fascinant d'ethnies. Ainsi, de soir en soir, je vais au hasard des bivouacs et des rencontres. Je suis accueillie par des familles Yi, Bai, Dai...Trognes burinées, à l'âme cristalline, tous bienveillants de me voir marcher jusqu'à eux, ils me reçoivent comme l'un des leurs.
Agriculteurs montagnards pour la plupart, ils cultivent le riz, le mais, la canne à sucre et une variété de petits légumes. Ils élèvent des buffles, des cochons, des mules et de petites chèvres. Ils se nourrissent du produit de leurs récoltes et vendent le reste sur les marchés. La vie est misérable. Les saisons rythment les travaux aux champs. On travaille jusqu'à son dernier souffle. Régulièrement, je croise des mères de plus de soixante-dix ans, courbées sous le poids de leurs lourdes charges, qui remontent les sentiers de chèvres à pic et m'offrent leur plus beau sourire édenté. Et quand ce n'est pas du bois, des légumes ou du fourrage pour les bêtes, c'est le petit dernier de la famille qu'elles portent, enturbanné dans un grand tissu brodé.
La démographie est galopante. La loi de l'enfant unique est appliquée en ville, mais dans les campagnes la règle est d'avoir deux enfants, en fait trois ou de quatre, parfois cinq tant que la mère n'a pas eu de garçons. Les amendes sont élevées, mais les familles, déjà pauvres, préfèrent s'endetter que de ne pas avoir de lignée.
Marcher, c'est plus que jamais pénible. J'avale mes quarante kilomètres à l'arraché. Je me perds souvent, les sentiers indiqués sur mes cartes n'existent plus, ils se perdent dans des forêts inextricables, les éboulis sont si nombreux que de nouvelles pistes sont creusées à flanc de falaises, un peu plus bas ou plus haut. Lequel choisir quand ils partent tous du même endroit? Je marche à l'intuition, suivant la course du soleil, plein Ouest.
Mes cartes me trompent, il faut que je me procure une carte chinoise. Dans le petit village de Dano, aucune chance que j'en trouve, mais je pose la question à tous les villageois. C'est alors que je rencontre Liu, paysan, ancien soldat qui a rejoint les troupes vietnamiennes pendant la guerre du Vietnam. Il me raconte l'horreur, la guerre et cette mine sur laquelle il a sauté. Depuis, il est aux champs et se rend régulièrement à l'office du village qui sert d'hôpital. Sur le mur, il se rappelle, il y a une carte. La scène est surréaliste : assis pratiquement sur les genoux d'un mourant, allongé sur l'unique lit de la pièce, nous examinons la dite carte. Elle n'est pas récente, mais elle me donne tous les sentiers et les noms des villages en chinois. La petite infirmière commence à faire craquer les doigts de pied du pauvre homme Le gros pouce lui résiste, elle force, il craque et le vieillard se met à gémir. Voyant que la carte m'est précieuse, Liu en profite pour l'arracher du mur et me l'offrir fièrement. Elle me sauvera plus d'une fois la vie. Merci Liu !
Sur la piste accrochée à flanc de falaise, qui serpente et suit la courbe des vallées, d'énormes rochers dégringolent avec fracas dans les torrents furieux. Elle se poursuit en franchissant plusieurs crêtes, à l'aplomb de gorges encaissées de blocs noirâtres. En dépit de son aspect austère et sauvage, le site est d'une âpre beauté. Un sentiment de bien-être, de délivrance et de profonde sérénité m'enveloppe. Quelle liberté de n'avoir pour seul toit que les étoiles et quelques menus objets jetés au fond d'un sac ! La marche nous délivre du poids de nos pensées. La philosophie zen ne dit-elle pas qu'il faut " aller au-delà du corps et de l'esprit. " Suivre un sentier qui grimpe, c'est aussi un peu s'élever. Le moral s'oriente à la hausse et l'adaptation au milieu s'acquiert pas à pas. L'appel de l'inconnu m'enivre. En route vers le mystère de ces cimes. Je marche pendant des heures solitaires. Tout n'est que silence autour de moi. Puis c'est la magie d'une rencontre: un berger ou un muletier qui amène de gros sacs de riz ou de tabac au village le plus proche.
Lorsque j'atteins ces mêmes villages, mon arrivée cause un grand émoi. Les enfants dégringolent de leur buffles et s'enfuient sur mon passage. La police s'affole. Les arrestations sont nombreuses dans le coin. C'est qu'aucun étranger n'est passé ici. Les militaire ne savent que faire. Une femme seule ? Où sont les autres ? Comment suis-je arrivée jusqu'ici? Ils me toisent d'un regard qui en dit long.
- As-tu au moins une arme avec toi ? me demande l'un d'eux.
-Surtout pas, je sais me battre, dis-je d'un ton ferme pour m'en persuader. J'espère n'avoir jamais à le faire.
En route pour le Tibet...Je pars vers le monastère de Zhongdian, enserré entre les fleuves de la Salouen et du Mékong. C'est de là qu'Alexandra David Neel est partie pour son incroyable expédition pour atteindre, six mois plus tard, la cité interdite : Lhassa.
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