Le voyage continue... L'aventure est au-delà de toutes mes attentes...
L'eau ne cesse de me tendre des embûches. Cette mousson qui mouille
tout, déluge d'une ampleur telle que l'on pourrait se croire sous
la mer, les marais, les gués incessants, la rage pour contourner
les falaises. Le terrain est impraticable au cœur des jungles du
Nord. Je me perds cent fois, je m'enfonce parfois jusqu'aux genoux dans
la terre gorgée d'eau. Tout pourrit, les pieds sont gluants et
quand le ciel s'arrête de pleurer, c'est l'étuve à nouveau.
Et quelques brigands, un peu inquiétants, sur les sentiers, loin de tout. La peur au
ventre, on avance, l'air sûr de soi. Vigilance de tous les instants.
L'esprit nomade, la précarité, l'effort physique, l'incertitude qui
vous plonge dans une angoisse qui ne vous lâche jamais. Mais chaque
moment d'exaltation efface le mauvais souvenir. Seul reste ce qui réjouit
l'âme...
Je suis accueillie par des familles H'mongs, Tay, Jahos, Cuchu, Lu, minorités
qui peuplent les hauts plateaux montagneux du Nord. Agriculteurs pour
la plupart... La vie est souvent misérable, la culture du riz et
du maïs est la seule ressource. Les traditions des minorités
disparaissent peu à peu dans les régions faciles d'accès,
mais ici, loin des sentiers battus, les rites animistes, orchestrés
par les Nong Rua, ou chamans, sont encore vivaces. Août est le mois
des morts: cérémonies, prières ; on dépose
des petits sachets de riz à l'entrée des villages pour l'âme
des défunts. Visions célestes au cœur des petites maisons
sur pilotis, accrochées aux nuages...
Chapelet de kilomètres.
On s'étonne toujours, on s'insurge parfois, mais il n'y a jamais
d'indifférence. Une femme qui voyage à pied, sans enfants
ni mari, c’est impensable au Vietnam. Une femme ne voyage pas seule.
Couplet cent fois répété et que je vais entendre
jusqu'à la fin de mon périple. Effrois, stupeurs, les vieilles
mères me plaignent en me dessinant des larmes sur les joues...
Dans le petit poste de police de Than Uyen, on examine mon passeport dans tous les sens. C'est
la panique, je m'engage dans une restricted area. C'est interdit. Discussion
interminable.
- "C'est à cause de la CIA.", m'explique t-on, "Des
agents ont infiltré le Nord, qui connaissent le dialecte des minorités
et vivent auprès d'elles. Ils distribuaient des tracs, cachaient
des messages sous les pierres à des fins anti-communistes. Le parti
a donc décidé à sa dernière réunion
en 2000 de fermer l'accès aux étrangers hors des sentiers..."
- "Évidemment, la CIA, les messages cachés... ".
Je souris.
- "Vous serez dénoncée, arrêtée... Vous
n'avez pas le choix, c'est la loi ! Un policier doit vous accompagner
si vous voulez traverser cette région."
Je me plie à la règle. Hoi sera donc mon compagnon de fortune
de quelques jours. Il marchera comme le bon militaire qu'il est, dans
la fournaise et la mousson...
Une fois en route, loin des regards, l'agent sérieux et froid du poste
de police me fait de drôles d'avances : il tient à m'essuyer
le visage avec sa serviette éponge qu'il porte sur la tête
tout en me reniflant très fort, avant de me lécher la joue.
Horreur !! On s'embrasse ainsi dans la région ? Je sens pourtant
si mauvais ! Stratagèmes, tactiques pour marquer la distance sur
le chemin, éviter tous contacts rapprochés. La nuit, je
dors d'un oeil. Moi qui pensais profiter de sa présence pour un
peu de repos...
On ne me parle que des bienfaits du communisme, des vertus dont le parti fait preuve pour
son peuple. Pourtant, le vernis craque et laisse poindre le système
capitaliste. Combien de temps encore le pays tiendra sous cette chape
hypocrite ?
Quarante kilomètres
me séparent à présent de la frontière chinoise.
Je continue ma remonté du Fleuve rouge qui prend sa source au Tibet
et gagne la province du Yunnan, si longtemps interdite.
A bientôt,
Priscilla
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