L’arrivée dans les pays humides et chauds vous prend à la gorge comme une coulée d’alcool. On s’y fait, on se laisse écraser par la torpeur sans rechigner. Etuve le jour, étuve la nuit, les premiers pas au Vietnam sont douloureux dans cette fournaise.
40 degrés à l’ombre, 95% d’humidité…
Je quitte Hanoï et son labyrinthe de petites rues ombragées où le commerce prospère pour gagner le Nord et ses montagnes… La frontière chinoise est à plus de 400 km.
Le pays s’ouvre depuis quelques années timidement, loin de la guerre, du colonialisme, et de l’étau communiste… Les cicatrices sont là, palpables. Les Vietnamiens veulent oublier, vivre simplement, "en paix", disent-ils.
Je longe le Fleuve Rouge, patchwork de rizières d’un vert scintillant cultivées à la main dès le lever du jour jusqu’à la tombée de la nuit.
La solitude, et cette nécessité de se relancer sur le chemin chaque matin alors que la route est si longue et la progression si lente, sont durs parfois…
Les premières journées sont rudes, mon sac à dos est trop lourd, je paye le fait d’être seule et de devoir tout porter. Sous une pluie continue et insistante les vallées deviennent une vaste éponge, le chemin joue les montagnes russes du début à la fin. Il me semble que ma vie a toujours été une vie de marche et qu’il en sera ainsi jusqu’au bout. Se lever sans autre préoccupation que d’avaler des kilomètres et un peu de nourriture. Se mettre en route, la tête remplie de l’étape à atteindre, s’arrêter avec le soir et l’envie unique de partager un plat de riz…
L’existence limitée au présent donne à la vie qu’on mène une fraîcheur et une pureté extrême. Chaque journée, chaque action est elle-même lavée par le temps et l’espace, et les gens eux aussi deviennent semblables à cette liberté: indépendants, entiers, tranquilles. Ils respectent la solitude d’autrui.
Chacun de nous est seul, et cet état de solitude est inhérent à notre nature. Mais la solitude fait peur et la plupart des gens s'efforcent de la fuir.
C’est pourquoi je pars seule…je marche pour rencontrer, méditer, avoir mal de la vie, sentir cette douleur de vivre vraiment, douleurs de chair, douleurs de solitude, douleurs de réalité. Voir le monde d’un seul regard… Premiers adieux à des rencontres d’un soir que je ne reverrai sans doute jamais. Une fois de plus, il faut briser les amarres, couper les racines qui s’implantent et s’accrochent si vite. A peine installée dans un endroit que je m’y attache au point de ressentir un véritable serrement au cœur en le quittant.
Droit vers le nord, les hauts plateaux et les massifs montagneux m’attendent…Les problèmes aussi. Souvenir de l’isolement communiste: les moindres pas doivent être de concert avec la police locale…

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