Dans les cimetières du Kirghizistan, au-dessus des stèles
funéraires - sur lesquelles le croissant d'Allah rappelle que les esprits
chamans ne courent plus la steppe - les proches du défunt accrochent
quelques crins. Manière de placer la vie sous le signe du cheval en lui
confiant le soin de veiller sur le mort. En Asie centrale, tout
commence et s'achève en selle : l'existence des hommes comme
l'histoire de la région.
À cheval, les peuples. À cheval, les conquêtes, les luttes et les
retraites. À cheval, l'appropriation du territoire par les très anciens
sogdiens, zoroastriens et bactres - premiers occupants de la région,
aussi rayonnants qu'éphémères. À cheval, le déferlement des hordes
mongoles qui avalèrent la steppe jusqu'au bord de l'Europe. À cheval
les conquêtes de Tamerlan qui dans son sillage fit couler des fleuves
de sang desquels surnageaient les coupoles de Samarcande. À cheval
encore, l'arrivée des Russes, qu'envoya Pierre Le Grand pour assouvir
cette obsession des tsars de s'assujettir les terres du Sud, jusqu'aux
confins des plaines. À cheval surtout, l'intense exploration qui ouvrit
l'Asie centrale à la connaissance des Chinois et des Européens et leur
permirent - géographes, marchands, espions, ambassadeurs ou
religieux - de se rencontrer, de s'affronter ou de s'apprécier, à mi-
chemin entre les deux extrémités de l'Eurasie. À cheval les peines, les
joies, les heures et les jours des nomades turco-mongols, racleurs de
vent, trousseurs d'horizon, habitués à voir le monde, le ciel et l'espace
entre les deux oreilles de leurs chevaux - cette ligne de mire du
cavalier.
Quel autre choix s'offrait-il donc à nous pour aborder l'Asie
centrale et y tracer un grand sourire que celui de nous y présenter en
selle, bride à la main.
Nous achetons trois chevaux dans les faubourgs d'Almaty, les
baptisons Ouroz en hommage à Kessel, Bucéphale en mémoire
d'Alexandre Le Grand et Boris pour le souvenir Russe et partons un
soir de juillet, vers les Monts Célestes. Notre rêve est de rallier la mer
d'Aral à travers les steppes, les déserts, les montagnes de l'ancien
Turkestan. Pendant six mois, sur une distance de plus de 3000
kilomètres nous tracerons une courbe, incurvée vers le sud et
découvrirons au rythme lent des montures, avec ce regard
légèrement surplombant que donne la position cavalière, les trois
univers touralien : l'alpage d'altitude ; royaume des nomades turco-
mongoles, la montagne aride ; peuplée de tadjiks , l'oasis irriguée, où
excelle le génie ouzbek.
Dans nos sacoches en cuir : des récits de voyage. C'est l'un des
privilèges du voyage cavalier que de pouvoir emporter avec soi sa
bibliothèque portative. Nous progressons en rapportant aux paysages
que nous découvrons et aux scènes que nous vivons, les descriptions
des voyageurs qui se sont succédé en ces contrées depuis le XIIE
siècle. Nous cheminons en compagnie d'Ella Maillart, de Jean du
Plan Carpin, du moine Rubrouk, d'Ibn Battûta, d'Armen Vambéry, de
Nikolaï Prjévalski, de Marco Polo... Ainsi le voyage est double : l'un
vécu sur la piste au pas de nos montures, l'autre éprouvé dans les
textes au gré de nos lectures.
Nous chevauchons plusieurs mois dans les draperies des
prairies d'altitude du Kazakhstan et du Kirghizistan. Monts Célestes,
Versants du Soleil, massif du Ferghana, lacs Issyk Koul et Song Koul,
vallée de l'Alaï. Les hautes terres défilent : alpages perchés,
antichambres de l'Empire des Steppes, vastes étendues où Prjévalski
venait chercher "l'herbe rare qui pousse en ces contrées : la liberté
sauvage". Nous comprenons pourquoi les nomades d'avant l'Islam
divinisaient tout à la fois la terre, le ciel, le vide, l'espace et vénéraient
en Tengri l'esprit de l'horizon. Nous naviguons de campement en
campement. Les yourtes semblent flotter sur l'océan des herbes
comme des bouées où s'accrochent les rescapés de la collectivisation
soviétique. Les nomades nous accueillent et nous enseignent l'art de
survivre à cheval dans la steppe.
Nos animaux, eux, apprennent à s'entendre. L'étalon devient
le dominant de la caravane. Les deux castrés se placent sous sa
protection. Chacun sa place, mais pour tous un seul rythme : lent,
régulier, inaltérable - cadence nomade. Déjà, nous ne sommes plus
deux cavaliers juchés sur des montures, mais les cinq membres en
harmonie d'une unique caravane. Le voyage à cheval est une école
initiatique. Il nous contraint à nous fondre, à nous mêler
parfaitement dans l'environnement qui nous accueille. La
chevauchée au long cours aiguise les sens, renforce l'acuité de
l'observation, développe la sensibilité. Car en plus des signes qu'il
peut lire dans la nature, le cavalier dispose de ceux que manifeste sa
monture. Le point d'harmonie est atteint quand, l'homme et son
compagnon, réagissent en même temps à l'adversité, débusquent la
bonne pâture ensemble, esquivent le danger d'un même geste, sans
concertation. C'est l'entente ultime, cette complicité qui permet à
chacun de déchiffrer les faiblesses, les attentes, les humeurs de
l'autre. Le cheval devient miroir des émotions du cavalier. Alors, en
selle sur le dos de sa bête qui n'en est plus une, le voyageur à
l'impression de chevaucher la clef de voûte d'un parfait édifice
d'équilibre et de bonheur.
S'abattent les premières difficultés. Marais du col Karakouj qui
manquent d'engloutir nos montures, talus d'éboulement des Monts
Célestes où Bucéphale perd pied, tempête de neige du col de
Saryboulak où nous restons coincés à 4000 mètres sous l'orage avec
la tente déchirée, gués torrentiels des sources du Syr Daria qu'il faut
passer en force...
Et puis, comme pour contrebalancer l'atmosphère apaisée dans
laquelle nous baignons à chaque campement croisé, nous sommes un
jour victimes d'une attaque. Quatre voleurs de chevaux nous fondent
dessus. Une voiture déboule par miracle sur la piste déserte et les met
en fuite. Il y a aussi, hantant la steppe, hermétiques au principe
nomade qui veut que la terre appartienne à celui qui la foule, les
agents des services intérieurs, anciens du KGB. Ils ont survécu à la
chute de l'Union. Nous serons arrêtés plusieurs fois, détournés,
contrôlés, placés en garde-à-vue pour avoir commis la simple faute
de prétendre avancer au pas, en liberté. Enfin, éclate la guerre. Pas
un conflit d'ampleur, mais une guérilla qui ensanglante les
contreforts nord des Monts Pamir, dans le sud du Kirghizistan. Des
factions armées islamistes s'opposent au gouvernement. Nous
sommes contraints de faire un détour pour éviter le front. Nous
bifurquons vers la plaine du Ferghana, oasis ouzbèke séculaire
délicatement agencée par des générations de jardiniers méticuleux.
Les soviétiques en ont fait le grenier à coton de l'URSS. Chaque
pouce carré de terrain est dévolu à l'agriculture et à l'irrigation. On
nous regarde d'un mauvais oeil pénétrer dans ce potager historique
avec notre caravane. Dans la mémoire des habitants du Ferghana, les
chevaux évoquent les razzias des mongols qui descendaient des
crêtes pour raser l'oasis du temps de leurs aïeux...
Nous quittons le monde turc. Une frontière difficile à passer et
un col d'altitude nous ouvrent les horizons de la Perse antique. Nous
sommes au Tadjikistan et gagnons les bords de la Zeravchan (" celle
qui donne l'or " en tadjik), la rivière que décrit Marco Polo sur son
chemin de Soie. Sur les pistes de rocailles que martelaient les
caravanes, nos montures usent leurs propres ferrures. Au cours de
l'expédition, il nous faudra rechausser les sabots cinq ou six fois. Le
paysage s'assèche. Les aridités gagnent du terrain. Les versants
revêtent les habits de la soif : rocaille à nu, buisson desséchés,
couverture de poussière. La quête du foin devient une gageure. Le
voyage cavalier c'est aussi cette obsession de la pâture qui transforme
le cavalier en cheval, qui réduit sa pensée à l'unique préoccupation de
dénicher l'herbe ...
À nouveau une frontière. Staline, pour diviser les peuples,
morcela les anciens Empires et stria la steppe de limites nouvelles,
tracées dans les politburo de Moscou. Elles ne correspondent ni aux
antiques Khanats, ni aux vieilles alliances. C'est ainsi que
Samarcande et Boukhara, villes tadjikes, élèvent leurs glaçures
turquoises en pays ouzbek. Pourtant, les habitants regrettent les
temps soviétiques, au cours desquels la vie quotidienne était un peu
moins rude qu'aujourd'hui, au cours desquels on avait la fierté
d'appartenir à une grande Union qui dominait le monde. Pour
désigner cette période Rouge, les peuples ont forgé un néologisme
qui exprime leur nostalgie : la Bolche Vita !
Samarcande, ou la déception du cavalier. Il est fini le temps où
l'on voyait depuis sa selle, surgir dans la poussière, la forêt de
remparts et de dômes qui hantent nos rêves d'Orient. À présent, pour
gagner le coeur de la cité, il faut traverser une couronne industrielle
qui porte le nom de Superfosfate. Nous traversons la ville à cheval et,
en grand équipage, faisons résonner les sabots sur le pavé des
médrésés que Tamerlan rinçait du sang de ses vaincus.
Nous plaçons le cap de Boukhara, phare de l'Islam, entre les
oreilles de nos montures. Huit jours de steppe sauvage, solitaire,
silencieuse. Au-delà de Boukhara s'ouvre le Kyzylkoum, le désert des
Sables Rouges, qui étend l'obstacle de ses dunes jusqu'à la mer
d'Aral. Il nous faudra dix-sept jours pour venir à bout des aridités,
après une âpre progression où nous tendons le fil de notre itinéraire
de puits en puits, ne comptant que sur le grain que nous transportons
pour nourrir nos compagnons. Les chevaux sont accablés de se
retrouver en pareil séjour. Quand l'Amou Daria se profile dans la
région de Khiva, les méandres argentés - à la source desquels
s'abreuva le cheval d'Alexandre quand Darius fut vaincu - nous font
un effet d'oasis.
Mais l'hiver arrive et nous savons qu'en ces contrées les
froidures ne sont pas profitable aux cavaliers qui passent. Les
chevaux font leur poil d'hiver, nous achetons des chapkas de fourrure
et, à contre-migration, dans le sens inverse des nuées de corbeaux qui
fuient à tire d'aile les rigueurs de novembre, nous remontons plein
nord vers la mer d'Aral à travers les marais de Karakalpakie.
Nous atteignons Moynak, ancien port de pêche livré au désert.
L'irrigation a tué l'Aral. L'Amou Daria et le Syr Daria convertis en
vulgaires canaux agricoles ne l'alimentent plus. Dans chaque fibre de
coton ouzbek ou turkmène, il y a quelques gouttes de feu la mer. Le
rivage a reculé de cinquante kilomètres. Les habitants de Moynak
ressassent, comme un mauvais ressac, le souvenir des temps où les
houles araliennes venaient lécher les jetées de l'embarcadère. Nous
descendons dans la cuvette. Les sabots des chevaux écrasent des tapis
de coquillages orphelins de leurs eaux. " Il y a la mer et qui peut
l'épuiser ? " se demandait Eschylle qui ne connaissait pas les
soviétiques. Quelques bateaux couchés sur le flanc effraient nos
montures. C'est tout ce qui reste de la flotte, épaves rouillées qui
semblent guetter comme des vigies de désert l'hypothétique retour
d'un rivage qui ne reviendra plus.
Nous laissons les chevaux à la garde de Sergueï Bakaouchine,
ancien capitaine du port et partons en camion dans l'Oustiourt,
plateau désertique qui sépare l'Aral de la Caspienne. Satchka et
Amanaï, contrebandiers de profession qui connaissent les pistes
secrètes, nous emmènent sur le flanc occidental de la mer, au bord de
l'escarpement du Tchink. À cet endroit, la mer n'a reculé que de
quelques kilomètres car elle était profonde de 60 mètres. Nous
désescaladons la falaise, prenons pied dans le chaudron vidé et
marchons jusqu'au rivage épuisé de la mer disparue avec
l'impression d'aller aux enfers. Et le sentiment de commettre un
forfait car n'est-il pas interdit par la loi naturelle de marcher sur le
tapis de sable où valsaient les poissons il y a trente ans encore ? On
ne devrait jamais voir le fond d'une mer, ni jamais avoir le droit de
soulever le voile qui recouvre son socle, ni s'émerveiller devant un
horizon révélé par un drame. Car c'est au viol de la mer qu'on doit de
contempler ce nouveau paysage.
Nous rapportons un peu d'eau dans un flacon au vieux
capitaine Bakaouchine qui n'a pas vu sa mer depuis plus de trente
ans. Il verse quelques larmes que tente de consoler son épouse Maria,
en lui disant "ne pleure pas, ne pleure jamais, Sergueï, ce ne sont pas
tes larmes qui feront revenir les eaux".
Notre chevauchée s'achève. Reste à quitter nos fidèles
montures.
Nous en faisons cadeau au Musée d'art de la ville de Noukous,
institut d'avant-garde qui protégea les peintres dissidents aux temps
les plus sévères de la répression culturelle communiste quand les
sbires de Jdanov traquaient les muses trop libres dans l'imaginaire des
peintres. L'endroit est un Îlot de grâce et de beauté installé au milieu
de la déréliction post-soviétique. Ouroz Boris et Bucéphale -
compagnons regrettés - après avoir mis leurs sabots dans les traces
des caravanes et enduré trois mille kilomètres d'aventures se reposent
à présent, sur la terre Karakalpake, portant le digne nom de "Chevaux
du Musée"…

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