Expéditions

La Chevauchée des Steppes

Une traversée équestre du vieux Turkestan

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En 1999, nous-mêmes avons mis nos pas dans les empreintes des racleurs de steppes qui ont défriché les horizons inconnus du vieux Turkestan. Partis d’Almaty avec trois chevaux au début de l’été, nous avons cheminé six mois, de yourtes en kolkhozes au pas de nos montures jusqu’à la mer d’Aral à travers 3000 kilomètres de plaines, de déserts et de montagnes. La première traversée équestre en continu du Turkestan occidental depuis la fin du XVIIIe siècle.

Dans nos sacoches : les récits de voyages des explorateurs que nous lisions en selle. Au fur et à mesure de notre progression nous revivions les descriptions contenues dans ces textes antiques. Nous avons accompli un double voyage : l’un dans l’espace au pas de nos montures, l’autre dans le temps au gré de nos lectures.

Paysages immuables, mêmes scènes au campement, visages identiques, éternelle vie des marchés. Elles sont nombreuses les vallées du Turkestan post-soviétique où Marco Polo, de retour en ces lieux, ne se serait point senti perdu.

Dans les cimetières du Kirghizistan, au-dessus des stèles funéraires – sur lesquelles le croissant d’Allah rappelle que les esprits chamans ne courent plus la steppe – les proches du défunt accrochent quelques crins. Manière de placer la vie sous le signe du cheval en lui confiant le soin de veiller sur le mort. En Asie centrale, tout commence et s’achève en selle : l’existence des hommes comme l’histoire de la région.
À cheval, les peuples. À cheval, les conquêtes, les luttes et les retraites. À cheval, l’appropriation du territoire par les très anciens sogdiens, zoroastriens et bactres – premiers occupants de la région, aussi rayonnants qu’éphémères. À cheval, le déferlement des hordes mongoles qui avalèrent la steppe jusqu’au bord de l’Europe. À cheval les conquêtes de Tamerlan qui dans son sillage fit couler des fleuves de sang desquels surnageaient les coupoles de Samarcande. À cheval encore, l’arrivée des Russes, qu’envoya Pierre Le Grand pour assouvir cette obsession des tsars de s’assujettir les terres du Sud, jusqu’aux confins des plaines. À cheval surtout, l’intense exploration qui ouvrit l’Asie centrale à la connaissance des Chinois et des Européens et leur permirent – géographes, marchands, espions, ambassadeurs ou religieux – de se rencontrer, de s’affronter ou de s’apprécier, à mi- chemin entre les deux extrémités de l’Eurasie. À cheval les peines, les joies, les heures et les jours des nomades turco-mongols, racleurs de vent, trousseurs d’horizon, habitués à voir le monde, le ciel et l’espace entre les deux oreilles de leurs chevaux – cette ligne de mire du cavalier.

Quel autre choix s’offrait-il donc à nous pour aborder l’Asie centrale et y tracer un grand sourire que celui de nous y présenter en selle, bride à la main.

Nous achetons trois chevaux dans les faubourgs d’Almaty, les baptisons Ouroz en hommage à Kessel, Bucéphale en mémoire d’Alexandre Le Grand et Boris pour le souvenir Russe et partons un soir de juillet, vers les Monts Célestes. Notre rêve est de rallier la mer d’Aral à travers les steppes, les déserts, les montagnes de l’ancien Turkestan. Pendant six mois, sur une distance de plus de 3000 kilomètres nous tracerons une courbe, incurvée vers le sud et découvrirons au rythme lent des montures, avec ce regard légèrement surplombant que donne la position cavalière, les trois univers touralien : l’alpage d’altitude ; royaume des nomades turco- mongoles, la montagne aride ; peuplée de tadjiks , l’oasis irriguée, où excelle le génie ouzbek.

Dans nos sacoches en cuir : des récits de voyage. C’est l’un des privilèges du voyage cavalier que de pouvoir emporter avec soi sa bibliothèque portative. Nous progressons en rapportant aux paysages que nous découvrons et aux scènes que nous vivons, les descriptions des voyageurs qui se sont succédé en ces contrées depuis le XIIE siècle. Nous cheminons en compagnie d’Ella Maillart, de Jean du Plan Carpin, du moine Rubrouk, d’Ibn Battûta, d’Armen Vambéry, de Nikolaï Prjévalski, de Marco Polo… Ainsi le voyage est double : l’un vécu sur la piste au pas de nos montures, l’autre éprouvé dans les textes au gré de nos lectures.

Nous chevauchons plusieurs mois dans les draperies des prairies d’altitude du Kazakhstan et du Kirghizistan. Monts Célestes, Versants du Soleil, massif du Ferghana, lacs Issyk Koul et Song Koul, vallée de l’Alaï. Les hautes terres défilent : alpages perchés, antichambres de l’Empire des Steppes, vastes étendues où Prjévalski venait chercher « l’herbe rare qui pousse en ces contrées : la liberté sauvage ». Nous comprenons pourquoi les nomades d’avant l’Islam divinisaient tout à la fois la terre, le ciel, le vide, l’espace et vénéraient en Tengri l’esprit de l’horizon. Nous naviguons de campement en campement. Les yourtes semblent flotter sur l’océan des herbes comme des bouées où s’accrochent les rescapés de la collectivisation soviétique. Les nomades nous accueillent et nous enseignent l’art de survivre à cheval dans la steppe.

Nos animaux, eux, apprennent à s’entendre. L’étalon devient le dominant de la caravane. Les deux castrés se placent sous sa protection. Chacun sa place, mais pour tous un seul rythme : lent, régulier, inaltérable – cadence nomade. Déjà, nous ne sommes plus deux cavaliers juchés sur des montures, mais les cinq membres en harmonie d’une unique caravane. Le voyage à cheval est une école initiatique. Il nous contraint à nous fondre, à nous mêler parfaitement dans l’environnement qui nous accueille. La chevauchée au long cours aiguise les sens, renforce l’acuité de l’observation, développe la sensibilité. Car en plus des signes qu’il peut lire dans la nature, le cavalier dispose de ceux que manifeste sa monture. Le point d’harmonie est atteint quand, l’homme et son compagnon, réagissent en même temps à l’adversité, débusquent la bonne pâture ensemble, esquivent le danger d’un même geste, sans concertation. C’est l’entente ultime, cette complicité qui permet à chacun de déchiffrer les faiblesses, les attentes, les humeurs de l’autre. Le cheval devient miroir des émotions du cavalier. Alors, en selle sur le dos de sa bête qui n’en est plus une, le voyageur à l’impression de chevaucher la clef de voûte d’un parfait édifice d’équilibre et de bonheur.

S’abattent les premières difficultés. Marais du col Karakouj qui manquent d’engloutir nos montures, talus d’éboulement des Monts Célestes où Bucéphale perd pied, tempête de neige du col de Saryboulak où nous restons coincés à 4000 mètres sous l’orage avec la tente déchirée, gués torrentiels des sources du Syr Daria qu’il faut passer en force…

Et puis, comme pour contrebalancer l’atmosphère apaisée dans laquelle nous baignons à chaque campement croisé, nous sommes un jour victimes d’une attaque. Quatre voleurs de chevaux nous fondent dessus. Une voiture déboule par miracle sur la piste déserte et les met en fuite. Il y a aussi, hantant la steppe, hermétiques au principe nomade qui veut que la terre appartienne à celui qui la foule, les agents des services intérieurs, anciens du KGB. Ils ont survécu à la chute de l’Union. Nous serons arrêtés plusieurs fois, détournés, contrôlés, placés en garde-à-vue pour avoir commis la simple faute de prétendre avancer au pas, en liberté. Enfin, éclate la guerre. Pas un conflit d’ampleur, mais une guérilla qui ensanglante les contreforts nord des Monts Pamir, dans le sud du Kirghizistan. Des factions armées islamistes s’opposent au gouvernement. Nous sommes contraints de faire un détour pour éviter le front. Nous bifurquons vers la plaine du Ferghana, oasis ouzbèke séculaire délicatement agencée par des générations de jardiniers méticuleux. Les soviétiques en ont fait le grenier à coton de l’URSS. Chaque pouce carré de terrain est dévolu à l’agriculture et à l’irrigation. On nous regarde d’un mauvais oeil pénétrer dans ce potager historique avec notre caravane. Dans la mémoire des habitants du Ferghana, les chevaux évoquent les razzias des mongols qui descendaient des crêtes pour raser l’oasis du temps de leurs aïeux…

Nous quittons le monde turc. Une frontière difficile à passer et un col d’altitude nous ouvrent les horizons de la Perse antique. Nous sommes au Tadjikistan et gagnons les bords de la Zeravchan ( » celle qui donne l’or  » en tadjik), la rivière que décrit Marco Polo sur son chemin de Soie. Sur les pistes de rocailles que martelaient les caravanes, nos montures usent leurs propres ferrures. Au cours de l’expédition, il nous faudra rechausser les sabots cinq ou six fois. Le paysage s’assèche. Les aridités gagnent du terrain. Les versants revêtent les habits de la soif : rocaille à nu, buisson desséchés, couverture de poussière. La quête du foin devient une gageure. Le voyage cavalier c’est aussi cette obsession de la pâture qui transforme le cavalier en cheval, qui réduit sa pensée à l’unique préoccupation de dénicher l’herbe …

À nouveau une frontière. Staline, pour diviser les peuples, morcela les anciens Empires et stria la steppe de limites nouvelles, tracées dans les politburo de Moscou. Elles ne correspondent ni aux antiques Khanats, ni aux vieilles alliances. C’est ainsi que Samarcande et Boukhara, villes tadjikes, élèvent leurs glaçures turquoises en pays ouzbek. Pourtant, les habitants regrettent les temps soviétiques, au cours desquels la vie quotidienne était un peu moins rude qu’aujourd’hui, au cours desquels on avait la fierté d’appartenir à une grande Union qui dominait le monde. Pour désigner cette période Rouge, les peuples ont forgé un néologisme qui exprime leur nostalgie : la Bolche Vita !

Samarcande, ou la déception du cavalier. Il est fini le temps où l’on voyait depuis sa selle, surgir dans la poussière, la forêt de remparts et de dômes qui hantent nos rêves d’Orient. À présent, pour gagner le coeur de la cité, il faut traverser une couronne industrielle qui porte le nom de Superfosfate. Nous traversons la ville à cheval et, en grand équipage, faisons résonner les sabots sur le pavé des médrésés que Tamerlan rinçait du sang de ses vaincus.

Nous plaçons le cap de Boukhara, phare de l’Islam, entre les oreilles de nos montures. Huit jours de steppe sauvage, solitaire, silencieuse. Au-delà de Boukhara s’ouvre le Kyzylkoum, le désert des Sables Rouges, qui étend l’obstacle de ses dunes jusqu’à la mer d’Aral. Il nous faudra dix-sept jours pour venir à bout des aridités, après une âpre progression où nous tendons le fil de notre itinéraire de puits en puits, ne comptant que sur le grain que nous transportons pour nourrir nos compagnons. Les chevaux sont accablés de se retrouver en pareil séjour. Quand l’Amou Daria se profile dans la région de Khiva, les méandres argentés – à la source desquels s’abreuva le cheval d’Alexandre quand Darius fut vaincu – nous font un effet d’oasis.

Mais l’hiver arrive et nous savons qu’en ces contrées les froidures ne sont pas profitable aux cavaliers qui passent. Les chevaux font leur poil d’hiver, nous achetons des chapkas de fourrure et, à contre-migration, dans le sens inverse des nuées de corbeaux qui fuient à tire d’aile les rigueurs de novembre, nous remontons plein nord vers la mer d’Aral à travers les marais de Karakalpakie. Nous atteignons Moynak, ancien port de pêche livré au désert. L’irrigation a tué l’Aral. L’Amou Daria et le Syr Daria convertis en vulgaires canaux agricoles ne l’alimentent plus. Dans chaque fibre de coton ouzbek ou turkmène, il y a quelques gouttes de feu la mer. Le rivage a reculé de cinquante kilomètres. Les habitants de Moynak ressassent, comme un mauvais ressac, le souvenir des temps où les houles araliennes venaient lécher les jetées de l’embarcadère. Nous descendons dans la cuvette. Les sabots des chevaux écrasent des tapis de coquillages orphelins de leurs eaux.  » Il y a la mer et qui peut l’épuiser ?  » se demandait Eschylle qui ne connaissait pas les soviétiques. Quelques bateaux couchés sur le flanc effraient nos montures. C’est tout ce qui reste de la flotte, épaves rouillées qui semblent guetter comme des vigies de désert l’hypothétique retour d’un rivage qui ne reviendra plus.

Nous laissons les chevaux à la garde de Sergueï Bakaouchine, ancien capitaine du port et partons en camion dans l’Oustiourt, plateau désertique qui sépare l’Aral de la Caspienne. Satchka et Amanaï, contrebandiers de profession qui connaissent les pistes secrètes, nous emmènent sur le flanc occidental de la mer, au bord de l’escarpement du Tchink. À cet endroit, la mer n’a reculé que de quelques kilomètres car elle était profonde de 60 mètres. Nous désescaladons la falaise, prenons pied dans le chaudron vidé et marchons jusqu’au rivage épuisé de la mer disparue avec l’impression d’aller aux enfers. Et le sentiment de commettre un forfait car n’est-il pas interdit par la loi naturelle de marcher sur le tapis de sable où valsaient les poissons il y a trente ans encore ? On ne devrait jamais voir le fond d’une mer, ni jamais avoir le droit de soulever le voile qui recouvre son socle, ni s’émerveiller devant un horizon révélé par un drame. Car c’est au viol de la mer qu’on doit de contempler ce nouveau paysage.

Nous rapportons un peu d’eau dans un flacon au vieux capitaine Bakaouchine qui n’a pas vu sa mer depuis plus de trente ans. Il verse quelques larmes que tente de consoler son épouse Maria, en lui disant « ne pleure pas, ne pleure jamais, Sergueï, ce ne sont pas tes larmes qui feront revenir les eaux ».

Notre chevauchée s’achève. Reste à quitter nos fidèles montures.

Nous en faisons cadeau au Musée d’art de la ville de Noukous, institut d’avant-garde qui protégea les peintres dissidents aux temps les plus sévères de la répression culturelle communiste quand les sbires de Jdanov traquaient les muses trop libres dans l’imaginaire des peintres. L’endroit est un Îlot de grâce et de beauté installé au milieu de la déréliction post-soviétique. Ouroz Boris et Bucéphale – compagnons regrettés – après avoir mis leurs sabots dans les traces des caravanes et enduré trois mille kilomètres d’aventures se reposent à présent, sur la terre Karakalpake, portant le digne nom de « Chevaux du Musée »…

La chevauchée des steppes chez Robert Laffont

La chevauchée des steppes — Priscilla Telmon
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